CHAPITRE V
Hercule Poirot s’immobilisa, essoufflé, près de la petite barrière blanche livrant accès à la modeste propriété « La Cime des Pins ». Il contempla la jolie maison de style moderne, bien assise au milieu d’un coquet jardin et située au haut d’une colline parsemée çà et là de pins longs et maigres. Les yeux du curieux se posèrent sur un vieux gentleman occupé à arroser une allée herbeuse.
La chevelure du Superintendant Spencer avait blanchi et sa silhouette semblait légèrement plus voûtée qu’autrefois.
Parvenu au bout de l’allée, le jardinier leva les yeux et aperçut le visiteur immobile près de la barrière.
— Mais, ma parole…c’est mon ami, Hercule Poirot !
— Vous m’avez reconnu ? J’en suis flatté !
— Puissent vos magnifiques moustaches ne jamais changer !
Abandonnant son arrosoir, il s’approcha de la clôture.
— Qu’est-ce qui vous amène dans la région ?
— Ce qui en mon temps m’a entraîné en des endroits divers et qui, il y a de cela bien des années, vous a poussé à venir me trouver : en bref, une histoire de meurtre.
— J’en ai fini avec tout cela. Maintenant, je me contente de faire la chasse aux mauvaises herbes. Vous me surprenez les arrosant d’herbicide. Comment avez-vous réussi à dénicher ma retraite ? ajouta-t-il, en soulevant le loquet du portillon pour laisser passer Poirot.
— Vous m’avez envoyé une carte à Noël en me donnant votre nouvelle adresse.
— En effet, je me souviens. J’avoue que je suis un homme d’autrefois et j’aime rester en contact avec mes anciens collègues.
— Croyez que j’apprécie cette habitude.
— Je me fais vieux, Poirot…
— Moi aussi, mon bon.
— Je ne vous vois cependant pas beaucoup de cheveux gris ?
— Mon coiffeur veille à me les teindre régulièrement. Qu’est-ce qui vous a poussé à venir vous installer à Woodleigh Common ?
— Simplement le désir de tenir compagnie à une de mes sœurs. Veuve, ses enfants mariés et dispersés, elle trouvait sa maison trop grande pour une femme seule. En unissant le montant de nos pensions respectives, nous parvenons à vivre assez confortablement. Venez, nous serons mieux sous la véranda.
Spencer conduisit son invité vers une sorte de jardin d’hiver couvert et entouré de hautes vitres. On y avait disposé quelques sièges en rotin et de petites tables. Le soleil automnal éclairait agréablement cette plaisante retraite.
— Que puis-je vous servir à boire ? Je n’ai malheureusement pas grand-chose, mais je puis tout de même vous offrir de la bière ou demander à Elspeth de vous préparer une tasse de thé ? J’ai également du shandy, du coca-cola et si vous aimez le cacao, ma sœur en est friande.
— Vous êtes très aimable. Je crois que j’opterai pour un shandy. N’est-ce pas un mélange de bière et de gingembre ?
— Exactement.
Spencer disparut dans la maison pour reparaître bientôt en portant deux chopes remplies d’un liquide doré et pétillant. Il posa les boissons sur la table et prit place à côté de Poirot. Levant son verre, il annonça :
— Je ne boirai pas à mon passé, car j’en ai fini avec le crime et si, comme je le pense, votre présence chez moi est en rapport avec celui qui actuellement bouleverse la quiétude de notre petite ville, je puis vous dire tout de suite que ce genre de meurtre me répugne au plus haut point.
— Je vous comprends.
— Il s’agit bien de la fillette qu’on a noyée en lui plongeant la tête dans un seau ?
— C’est cela.
— Mais pourquoi venez-vous à moi ?
— Qui a été policier, restera toujours policier, mon cher Spencer.
— Il y a si longtemps que j’ai tout laissé tomber.
— Il vous est cependant encore possible de fourrer discrètement le nez dans une enquête et d’en observer la progression ?
— Peut-être, mais dites-moi, Poirot, vous ne m’avez pas confié ce que vous veniez faire dans cette affaire ? Je vous imaginais installé à Londres ? Vous l’étiez, à l’époque où nous travaillions ensemble.
— Je vis toujours à Londres et si je suis venu ici c’est à la demande d’une amie, Mrs. Oliver. Vous vous souvenez d’elle ?
Spencer réfléchit un moment avant d’ajouter :
— Pardonnez-moi, je crains de l’avoir oubliée.
— Elle écrit des romans policiers. Vous l’avez rencontrée au moment de votre enquête sur le meurtre de Mrs. McGenty. Vous ne pouvez pas ne pas vous souvenir de l’affaire McGenty ?
— Grand Dieu non ! C’est bien vieux, pourtant… Vous m’aviez d’ailleurs rendu un fameux service à cette occasion.
— J’étais très flatté que vous fassiez appel à moi.
— Ariadne Oliver ! Je me souviens à présent. La femme aux pommes !
— Elle était présente à la soirée enfantine.
— Se serait-elle fixée dans la région ?
— Non, elle était venue rendre visite à une amie, Mrs Butler.
— Celle-là, je la connais ! Elle habite non loin de l’église. Une veuve dont le mari était pilote d’aviation. Il lui reste une petite fille qui est bien mignonne, d’ailleurs. Mrs. Butler est belle femme, vous ne trouvez pas ?
— Je ne l’ai aperçue que quelques minutes, mais je partage en effet votre opinion.
— Et vous, Poirot, qu’est-ce qui vous a poussé à quitter votre retraite ?
— Ariadne Oliver. Elle a sollicité mon aide.
Un léger sourire joua sur les lèvres de Spencer.
— Au fond, c’est encore la même histoire. Moi aussi, je suis venu vous trouver pour obtenir votre assistance. Mais, franchement, je ne vois pas en quoi je puis vous être utile ?
— Vous pourriez me faire gagner un temps précieux en me renseignant sur les habitants de la ville et en particulier sur ceux qui ont assisté à cette soirée enfantine. Je désire avoir une opinion sur tout et sur tous. Je dois réussir à définir la personnalité de celui ou de celle qui a pu approcher la fillette et la persuader de se prêter au jeu des pommes sans éveiller ses soupçons quant à ses intentions. Je puis déjà affirmer qu’il a facilement gagné sa confiance et donc qu’il ne lui était pas inconnu. J’estime que le crime lui-même a été commis très vite et sans lutte.
— Une sale affaire. J’agirai de mon mieux pour vous obtenir ce que vous me demandez. Je ne suis malheureusement ici que depuis l’année dernière, mais il y a trois ans que ma sœur y est fixée. La population n’est pas trop importante, car les jeunes désertent de plus en plus pour émigrer vers les villes. Il nous reste cependant quelques fidèles concitoyens, dont Mrs. Emlyn, l’institutrice, le docteur Ferguson ainsi que plusieurs familles bien ancrées.
— Vous devez connaître les mauvais sujets qui excitent les ragots des ménagères ?
— Il me semble qu’il y a déjà eu, il y a longtemps de cela, une histoire d’enfant victime d’un maniaque, mais autant que je sache, rien de semblable ne s’est produit récemment aux environs de Woodleigh Common. Je sais qu’à la soirée qui vous intéresse se trouvaient deux jeunes garçons que la police a à l’œil : Nicolas Randsom, apparemment un bon gars de dix-sept ou dix-huit ans, originaire de l’Est-Anglia, il me semble, et qui paraît équilibré, mais qui peut dire… ? et Desmond, traité par un psychiatre pour des raisons n’ayant aucun rapport avec votre histoire. Cependant, il n’y a pas de doute, un meurtrier se dissimulait parmi les invités de cette soirée. Toutefois, on peut penser qu’il s’agit d’un étranger lequel se serait introduit dans la maison sans être remarqué. J’imagine que la porte d’entrée n’était pas verrouillée ou qu’une fenêtre donnant sur l’arrière du bâtiment avait été laissée entrouverte. Il reste que je ne vois pas comment il aurait réussi à persuader la fillette de procéder pour lui à une démonstration du jeu de pommes. Pour en revenir à vous, Poirot, je ne devine pas comment Mrs. Oliver vous a convaincu de prendre l’affaire en main ?
— Elle s’est contentée de me répéter certaines paroles prononcées par la fillette.
— Celle qui a été tuée ?
Intrigué, Spencer se pencha vers Poirot qui conta à son ami la visite de Mrs. Oliver. Lorsqu’il se tut, le retraité passa pensivement la main sur sa courte moustache.
— Joyce n’a donc pas précisé quand ce crime – dont elle avait été témoin – s’était déroulé ?
— Non.
— D’après ce que vous m’avez rapporté, cette gamine me donne l’impression d’avoir parlé pour chercher à se rendre intéressante, non ?
— C’est aussi l’impression qu’a éprouvée Mrs. Oliver.
— Peut-être a-t-elle tout inventé ?
— Je l’ai pensé un instant, mais n’oublions pas que, quelques heures plus tard, cette fillette est morte, assassinée. Dès lors, nous sommes presque obligés de croire à la véracité de ses déclarations. Le meurtrier a estimé n’avoir pas de temps à perdre.
— Évidemment.
— Je compte sur vous pour m’avoir des tuyaux sur les gens qui assistaient à la soirée.
— D’accord. La plupart des voisines sont sûrement au courant. En ce qui concerne la soirée, je suis déjà assez bien renseigné. Il y avait surtout des femmes. Cependant le docteur Ferguson s’y trouvait, ainsi que le vicaire et à part eux, des mères, des tantes, des vieilles filles, deux professeurs de l’école locale et à peu près une quinzaine d’enfants dont les plus jeunes atteignent à peine leur onzième année.
— J’imagine que vous pourrez aisément m’indiquer les personnes qui se seraient décommandées à la dernière minute ?
— Ce serait difficile si votre théorie s’avère véridique.
Il haussa les sourcils pour poursuivre :
— En fait, vous ne cherchez plus un maniaque, mais un criminel qui, après avoir réussi son coup, il y a des années, aura eu la désagréable surprise d’apprendre – de la bouche d’une enfant – que son méfait avait eu un témoin. Il m’est impossible de me représenter un de mes concitoyens dans un rôle aussi ignoble. Ce qui m’intrigue, c’est que Joyce n’ait pas fourni plus d’explications sur ce sujet. Serait-il possible que le meurtrier ait conclu avec elle une sorte de marché pour qu’elle tienne sa langue ?
— Je ne pense pas. D’après les dires de Mrs. Oliver, Joyce n’avait pas pris conscience à l’époque d’avoir assisté à un meurtre.
— Cela ne tient pas debout, voyons !
— Croyez-vous ? L’histoire est racontée par une fillette de douze ou treize ans, ayant enfoui dans sa mémoire le souvenir d’un crime qui s’est déroulé quelques années auparavant. Elle aura pu voir quelque chose sans en comprendre pleinement la signification, par exemple un accident de voiture dont le chauffeur aurait estropié ou même tué un piéton. Je dois vous confesser que bien des suggestions m’ont été présentées par Mrs. Oliver dont l’imagination ne connaît pas de limites. De toutes ses hypothèses, je retiens que quelque chose, un geste ou une parole imprudente, a pu déclencher les souvenirs de la fillette en l’éclairant sur les circonstances dudit accident.
— Et vous êtes ici pour enquêter sur des possibilités de ce genre ?
— Ce serait dans l’intérêt commun, vous ne trouvez pas ?
— Je vais voir ce que je puis tenter. J’intéresserai Elspeth à notre cause. Ma sœur est presque toujours au courant de ce qui se passe chez les autres.